Thursday, June 29, 2006

Gaza:« Nous n’avons plus rien à perdre »

Gaza:« Nous n’avons plus rien à perdre »

Entretien réalisé par Silvia Cattori avec un palestinien du peuple. (1)

29 juin 2006

Silvia Cattori : Dès la capture d’un caporal israélien, le 25 juin 2006, par un groupe de Palestiniens armés, les chancelleries ont fait pression sur vos autorités. De votre côté, ces deux dernières semaines, vous avez supporté la mort de plus de 50 personnes et au moins 200 blessés et de centaines d’arrestations. Parmi eux de nombreux enfants. Il est significatif de constater que, quand les victimes sont Palestiniennes, il n’y a pas de pression sur Israël !

M.M.- Oui. Tout cela est révoltant. Les Palestiniens ne pèsent par lourd sur la balance comparé aux Israéliens. Tous les médias et les Etats occidentaux ont une manière très inégale de traiter les humains. Ils n’exercent aucune pression sur Israël quand il s’agit d’innocents palestiniens ; mais pour un soldat israélien qui nous fait la guerre, ils font tout de suite pression sur nos autorités. Quand un seul soldat israélien est enlevé, le monde entier s’intéresse à lui. Quand l’armée Israélienne enlève et assassine des milliers de civils palestiniens, il n’y a pas de réaction. Les pays arabes font pareil et cela est encore plus condamnable. Ils se sont mobilisés pour faire libérer le soldat israélien alors qu’il y a à Gaza un million et demi de Palestiniens qui vivent emprisonné et souffrent atrocement. L’Egypte a même dépêché à Gaza le chef du renseignement Omar Souleiman pour obtenir la libération du caporal.

Silvia Cattori : « Nous on vous rend le soldat capturé, vous nous rendez nos prisonniers détenu en Israël» ont scandé les familles des détenus après cette capture. Israël a immédiatement répondu qu’il n’en est pas question. Ces familles ont-elles trop demandé ?

M.M.- Elles n’ont pas demandé grand-chose ! Uniquement la libération des femmes et des jeunes prisonniers au dessous de 18 ans. Soit la libération de 1000 prisonniers sur les 10'000 qu’Israël détient.

Silvia Cattori : Les services de renseignement du Shabak répondent à ceux qui les critiquent en Israël, pour n’avoir pas déjoué cette opération au passage Kerem Shalon, qu’ils étaient au courant d’une activité de creusement de tunnel. Comment n’ont-ils pas pu l’empêcher ?

M.M.- Je pense qu’ils n’étaient pas au courant et, surtout, qu’ils ne croyaient pas qu’il y avait chez les Palestiniens une volonté si farouche de résister. Ils possèdent une panoplie de systèmes technologiques et quantité de senseurs pour détecter les tunnels. S’ils étaient au courant, ils auraient détruit le tunnel en construction. On peut dire que, par leur exploit héroïque, les hommes de la résistance palestinienne ont détruit le mythe de cette armée israélienne qui ne perd jamais une guerre. Les résistants ont démontré que les services du Shabak ne sont pas incontournables, qu’Israël peut construire tous les murs qu’il veut, mais que rien ne fera reculer les Palestiniens.

Silvia Cattori : Que veut dire« Illusion dissipée » qui est le nom de code donné à l’opération des résistants ?

M.M.- Cela veut dire que les illusions de la supériorité israélienne sont balayées, que les Israéliens peuvent perdre une guerre si on agit de manière conséquente. Cela indique à nos voisins arabes qui nous entourent que, s’ils s’unissaient pour former un mouvement, l’armée israélienne pourrait être abattue par de simples actions. Cela veut dire aussi, à ces gens du Fatah ou autres qui ont véhiculé l’illusion que la paix passe par la négociation et les concessions, qu’Israël ne veut rien concéder, que cette voie-là nous a déjà conduits dans l’impasse.

Silvia Cattori : SI le caporal n'est pas rendu, vous allez devoir affronter une offensive militaire sans précédent !

M.M.- Nous n’avons plus rien à perdre.

Silvia Cattori : Le ministre israélien Ben Eliezer a pointé le doigt sur le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Mechaal qui vit en Syrie ; et l'ambassadeur des Etats-Unis a déclaré que la solution se trouve à Damas. Veulent-ils trouver là un prétexte pour élargir le conflit ?

M.M.- Israël se considère comme une puissance militaire. Il veut dominer la région. Sa tactique a toujours été d’étendre la guerre vers ses voisins et d’entraîner les Etats-Unis dans sa logique. Depuis 1967, Israël parle des « terroristes arabes ». Il s’arrange pour ne jamais faire la paix avec nous et pousser les Etats-Unis à intervenir en Syrie, en Irak, en Iran. Le scénario est connu. Israël est les Etats-Unis mènent une propagande intense pour associer Khaled Mechaal, qui vit à Damas, à la Syrie ; et accuser ainsi la Syrie de ce qui se passe à Gaza pour justifier la prochaine guerre contre elle. En Afghanistan, les Etats-Unis ont fait la même chose : ils ont commencé par exercer un chantage sur les Talibans en disant que s’ils ne le leur livraient pas Ben Laden, ils leur feraient la guerre.

Silvia Cattori : Après l’enlèvement du soldat israélien, Ehud Olmert a déclaré qu'Israël était en mesure d'enlever "la moitié du gouvernement palestinien" Hamas. Pensez-vous qu’ils oseraient ?

M.M.- Peut-être bien que oui. Ils ont envoyé plus de chars que d’habitude. Nous sommes paralysés. Mais pour nous, ce genre de menace n’est rien de nouveau. Nous vivons sous la terreur israélienne depuis longtemps. Leur présence est dans nos têtes. Combien de nos cadres n’ont-ils pas déjà assassinés ? Nous vivons menacés par de nouveaux massacres. Bien sûr, nous craignons que, d’un moment à l’autre, on nous annonce qu’un missile a touché Ismaël Hanyieh par exemple. Nous espérons. Nous espérons que l’entente entre nous soit consolidée. Quant à Israël, nous n’avons rien de bon à espérer. Les autorités israéliennes veulent se débarrasser de nous. Nous savons que nous serons forcés d’être en guerre avec les Israéliens jusqu’à la fin du monde. Que jamais leur guerre de destruction contre notre peuple ne s’arrêtera.

Silvia Cattori : Avy Pazner, sur une radio française, vous reprochait d’avoir commis un « kidnapping sur sol souverain Israélien ».

M.M.- Mais vous pouvez constater vous-même le culot qu’ils ont ! Comment peuvent-ils présenter les choses ainsi et nous accuser de pénétrer dans leur territoire ? Ce que les Israéliens appellent leur « sol souverain » ce sont ni plus ni moins les terres qu’ils nous ont volées et qu’ils occupent depuis. Ce sont eux qui dépassent toutes les limites. Nous Palestiniens, même si on devait faire des opérations en plein Tel Aviv, nous ne dépassons aucune limite.

Silvia Cattori : Israël a la force de son côté. Il ne se préoccupe pas de vos revendications. Cet enlèvement va être très lourd de conséquences pour vous !

M.M.- Pour nous, il n’y a jamais de répit. Même quand nous ne faisons rien, il y a toujours des drones, des chars, des hélicoptères qui nous menacent, qui nous épient, nous attaquent. Nous savons que chaque action des résistants accroît la brutalité des soldats israéliens contre nous. Nous savons que, cette fois-ci, ce sera plus effroyable que la fois précédente. Malgré la peur qui est là, très forte, la majorité des Palestiniens ne veulent pas céder, ne se laissent pas intimider. Quel peuple peut se laisser humilier sans réagir ? Les mères des prisonniers se sont massées devant Croix rouge pour demander aux résistants de ne pas libérer le soldat, aussi longtemps qu’Israël ne libère pas leurs enfants emprisonnés, même si l’armée israélienne devait mettre Gaza à feu et à sang.

Silvia Cattori : C’est une position très courageuse !

M.M.- On n’a pas le choix. Le gouvernement israélien a laissé entendre très clairement que, même si le soldat était libéré, ceux qui on participé de près ou de loin à l’opération seront assassinés.

Silvia Cattori : Vous ne craignez pas qu’ils vont ratisser de maisons à maisons ?

M.M.- Même s’ils le voulaient ici à Gaza c’est impossible. Sinon ils l’auraient déjà fait. Ils ont peur de s’aventurer dans nos quartiers.

Silvia Cattori : Cette nouvelle épreuve vous a-t-elle permis de surmonter les querelles entre le Fatah et le Hamas ?

M.M.- Je remercie Dieu car nous nous sentons maintenant très soudés, préoccupés de former un front uni face à Israël. On peut espérer que la formation d’un gouvernement d’union nationale est possible avec la participation du Fatah. Cette perspective nous met un peu plus à l’aise.

Silvia Cattori : Vous n’avez pas d’Etat, vous êtes prisonniers de l’occupant. N’est-ce pas Israël qui devrait assumer la responsabilité de gérer les territoires qu’il occupe ? Ne pensez-vous pas que le Hamas, tout comme hier le Fatah, est dans l’impossibilité de gouverner ? Le peuple ne devrait-il pas demander la dissolution de cette autorité qui, dans le contexte actuel, est une absurdité ?

M.M.- Les militants du Hamas se sont présentés aux élections. Ils les ont gagnées. Ils ont pris leurs responsabilités dans une situation bloquée et extrêmement difficile. Leur principal objectif est d’aider leur peuple honnêtement. Ils ont sacrifié toute leur vie pour défendre cette cause. Leur demander de démissionner ne va pas arranger notre situation. Car alors les éléments corrompus et détestés du Fatah vont reprendre en main le pouvoir. Nous sommes persuadés que, s’ils reviennent, ils ne vont pas se limiter à arrêter et à torturer les militants du Hamas et du Djihad comme ils l’ont déjà fait par le passé mais que, cette fois, ils vont tous les liquider. C’est cela qu’Israël attend d’eux, c’est pour cela qu’Israël a fourni récemment à Abu Mazen et à Mohammed Dahlan, (2) des stocks d’armes et de munitions.

Silvia Cattori : Après ce que vous venez de dire, croyez-vous vraiment qu’une union sincère du Fatah avec le gouvernement du Hamas est aujourd’hui possible ?

M.M.- Je n’appartiens ni au Hamas ni au Fatah. Je suis un citoyen ordinaire qui a souffert, comme la majorité d’entre-nous, sous le régime du Fatah. Pour cette raison, le Hamas est considéré par les Palestiniens comme une force qui peut faire barrage aux gens corrompus du Fatah qui sont pressés de revenir au pouvoir. J’espère que le Hamas arrivera à nous gouverner honnêtement et à persuader les gens du Fatah de s’unir pour répondre aux attentes du peuple. Ce qui m’intéresse est que les deux parties s’accordent entre elles, que le Fatah s’associe pleinement à cette union nationale pour nous éviter la guerre civile. C’est précisément cela que cherche à obtenir Israël en offrant des facilités au Fatah : diviser le peuple pour le pousser ensuite à s’entretuer. Nous devons éviter coûte que coûte ce piège que nous tend Israël.

Silvia Cattori : N’est-il pas angoissant de ne pas savoir où tout cela vous mènera ? Tous les feux sont au rouge en ce moment ?

M.M.- Notre feu vert est le dialogue national. Si après un mois de tractations Abu Mazen signe le document dit « d'entente nationale », et travaille sincèrement en plein accord avec le gouvernement du Hamas, il n’y aura plus de feu rouge pour nous. Unis, nous pourrons mieux résister contre l’occupant.

(1) Vu les circonstances nous respectons le désir de MM. de garder l’anonymat.

(2) Mohammed Dahlan est l’ancien ministre des affaires civiles. Il entretient des liens intenses avec les gens de la CIA. Issu d’une famille pauvre, il a bâtit sa richesse de façon peu noble. Notamment par la construction des routes dites “de contournement”. Ces routes, commandités par Israël, servent à relier les colonies israéliennes entre elles et sont interdites d’usage aux Palestiniens. Dahlan est un élément de pouvoir important aux côtés du Président Abu Mazen.

Entretien enregistré le 27 juin 2006

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